Régulièrement, la littérature intéressée par la délinquance au temps de l’adolescence convoque la défaillance de l’instance paternelle comme explicative des transgressions du lien social. Ce sont là les héritages d’une tradition théorique qui a témoigné à maintes reprises des effets de la triangulation œdipienne, paradigmatique des relations affectives et sociales. Or, un pan de la clinique montre aujourd’hui tout le poids d’une dynamique de l’échange soumise à une injonction paritaire, que l’on ne saurait négliger. Sous-tendue par le narcissisme, elle prend le pas sur la généalogie et confère aux distances et proximités en jeu dans la génération, un rôle certain ; celui de garantir au sujet réciprocité et intégrité, en fondant autrement les valeurs qui sont les siennes.
La vengeance représente l’une des formes de la violence humaine les plus redoutées et offre aussi un terrain privilégié pour étudier cette violence pour elle-même. Pour la psychanalyse, la perversion est l’organisation psychique qui illustre le plus clairement comment naît ce désir de vengeance dans la psyché humaine. Sa visée est toutefois paradoxale, ce que j’ai voulu mettre au premier plan d’un de mes derniers livres en le titrant : La perversion, se venger pour survivre (Bonnet, 2008). Car, si le pervers investit à ce point la vengeance, c’est paradoxalement pour survivre et pour faire contrepoids à une autre violence, mortifère, autrement redoutable, qui le menace de l’intérieur sans relâche. Le pervers fait contrepoids à cette violence de mort en investissant toutes les facettes de la vengeance et il est important de les identifier pour en désamorcer les dangers immédiats. On s’aperçoit alors qu’il investit cette violence de survie de deux façons : soit en s’en prenant à d’autres qu’il transforme en objets, dans les perversions les plus graves, quand le sujet est entièrement sous la gouverne de la dialectique de vengeance ; soit en investissant à son corps défendant telle ou telle facette de la vengeance de telle façon qu’elle reste contenue dans ses conséquences pour l’autre : cela va du donjuanisme au masochisme et au fétichisme, en passant par toutes les modalités du narcissisme ou du voyeurisme qui prolifèrent aujourd’hui.
La possibilité d’une psychanalyse à l’adolescence pose la question de l’existence de la psychanalyse chaque fois que le refoulement sera secondaire dans la problématique des patients. Autour des concepts de subjectivation et d’agent subjectivant, cet article se propose de décrire les grands principes d’une pratique possible de la psychanalyse de l’adolescent.
La psychanalyse de l’adolescent existe-t-elle ? Deux points de vue sont réfutés, celui qui considère l’adolescence comme le moment du refoulement après-coup et celui qui s’effraie d’un risque de flambée pulsionnelle en situation clinique duelle. L’histoire des élaborations théoriques sur l’adolescence introduit à une conception de la rencontre entre le psychanalyste et l’adolescent susceptible d’éclairer la pratique psychanalytique avec l’adulte.
La méthode freudienne d’interprétation du conflit pulsionnel et du transfert est applicable avec l’adolescent, ce que démontre le traitement d’une jeune adolescente présentant des troubles anorectiques et addictifs. Les fonctionnements limites y correspondent à des défenses projectives contraphobiques, le refoulement étant recouvert par le clivage.
Des hypothèses sont avancées sur les pathologies actuelles de l’adolescent et du jeune adulte (recours paradoxal à des formes d’excitation à visée désexualisante, externalisation de l’intériorité psychique) dans un contexte de « malaise dans la culture ».
Je ne partage pas l’idée de changements en profondeur de l’adolescence – qui reste une crise narcissique – et pas davantage de la psychanalyse et de la psychothérapie des adolescents. Par contre, le champ socioculturel s’est modifié et, peut-être, les thérapeutes en font-ils les premiers les frais.
La métamorphose instaure une contradiction paradoxale entre originalité et programme, « hasard et nécessité », désordre et ordre, différence et similitude, sujet et assujettissement, ouvrant une réflexion entre sublimation et emprise. Paradoxal est également son déroulement dans le temps, car l’illusion pubertaire est créatrice dans la mesure de son oscillation avec la désillusion. Reprenant l’adage fondamental de R. Kaës dont on ne saurait négliger la paradoxalité : « Le sujet est d’abord un inter-sujet », la métamorphose pubertaire est de façon exemplaire celle de l’inter-sujet, elle inclut en sa procédure même l’autre. Pas de changement structural solitaire. Le pubertaire n’est pas une (re)trouvaille de l’objet mais une révélation de l’altérité génitale.
Le « contrat métamorphosique » s’élargit singulièrement lorsqu’il désigne la création en mouvement d’un lien entre sujet et société, individu et ensemble, discours singulier et référent culturel.
Dans le contexte contemporain, caractérisé entre autres par la pénurie des chemins tracés vers l’autonomisation, des adolescents rivalisent d’originalité pour avancer en toute harmonie avec leur société de consommation et de l’image. Or, malgré leur absence de résistance, l’impératif d’affirmation de soi leur demande d’investir certaines dimensions de l’existence pour se préserver du sentiment d’hétéronomie. En investissant singulièrement la temporalité, notamment en s’adonnant à des actes de désynchronisation, en créant délibérément des situations d’urgence et en provoquant des expériences symboliques de l’ubiquité, des jeunes redéfinissent leurs rapports aux contraintes temporelles qu’imposent les rythmes de la vie collective. La temporalité apparaît alors comme un matériel de l’autonomie.
L’auteur propose quelques pistes de réflexion sur le mystère et le phénomène de la mort. Il convient en effet de distinguer, comme l’auraient fait les Romains, le mortalis, le moribundus, le moriens et le mortuus. Cette distinction est essentielle pour permettre d’organiser la recherche sur le lien intime entre la conception, l’originaire et « la peur antique ». Se fondant également sur une expérience clinique, l’auteur signale que le concept d’identification primaire est essentiel pour lire analytiquement l’activité psychique spécifique que l’on appelle travail du trépas. Le mourant tend en effet à former avec la personne qui prend soin de lui, dernier dépositaire du transfert, une dernière dyade, dans le sillage de la relation précoce avec sa mère.
À travers le cas de Émétério, jeune schizophrène photographe de talent, l’auteur souhaite montrer l’importance des liens entre les impasses de la subjectivation du processus adolescent et l’émergence d’états psychotiques au sortir de cette période de l’existence. Dans le cadre psychothérapique, le travail artistique et le travail du rêve se rejoignent dans une tentative de représentation réflexive des processus psychiques en échec. L’analyse clinique porte plus spécifiquement sur la dialectique des processus dits « limites », oscillant entre création et effacement des limites différenciatrices en lien avec les hypothèses de G. Lavallée sur la rupture de la boucle réflexive contenante et subjectivante de la vision. L’auteur fait aussi l’hypothèse que les destins de ce travail de construction et de déconstruction suscitent un intérêt particulier des adultes à propos des rapports que tisse l’adolescent avec la création et la mort.
L’adolescence, période propice aux passages à l’acte du fait des remaniements internes et externes du sujet, est une période de paradoxes : besoin d’autonomie et de dépendance, activité et passivité. Il est ainsi difficile pour certains adolescents d’être à l’origine d’une demande de soin qui les place dans une position de dépendance envers l’adulte-thérapeute. Les traitements ordonnés de justice, l’une des mesures protectrices à la disposition des juges pour mineurs, permettent d’obliger l’adolescent à suivre un traitement psychique. L’article discute la place de cette mesure dans les prises en soins à l’aide d’une vignette clinique qui concerne un adolescent de quinze ans, pris dans une relation symbiotique à sa mère, victime de violences physiques de la part de son père dans son enfance et qui, après s’être montré violent à l’égard de sa mère, menace de tuer l’assistante sociale qui a ordonné son placement dans un foyer. Le traitement ordonné de justice à l’adolescence : entre contrainte et étayage ?
Adolescence, 2011, T. 29 n°1, pp. 113-134.
Revue semestrielle de psychanalyse, psychopathologie et sciences humaines, indexée AERES au listing PsycINFO publiée avec le concours du Centre National du Livre et de l’Université de Paris Diderot Paris 7